Les Liaisons dangereuses : le péritexte

 Le péritexte

   Par
« péritexte » nous désignons tout ce qui entoure le texte : dans le
cas du roman de Laclos (comme c’est le cas pour tout roman épistolaire), le
désir de  » faire vrai » impose à l’auteur de ne pas apparaître.
C’est pourquoi l’avertissement, la préface, les notes, sont présentées comme
n’étant pas du fait de l’auteur qui revendique seulement l’épigraphe puisqu’il
est précédé des initiales de Laclos : M.C… DE L…

   1.
L’épigraphe

       
 »
J’ai vu les mœurs de mon temps, et j’ai publié ces lettres »

Rousseau, Préface de la Nouvelle Héloïse. Cette citation
revendique la parenté entre le roman de Rousseau et celui de Laclos, et
inscrit le roman dans le contexte du dix-huitième siècle. Elle interpelle le
lecteur sur la relation étroite qu’il y a entre le contenu des lettres, le
rôle de la relation épistolaire, et la société de son temps et elle avoue
les intentions critiques de Laclos. A ce sujet, il est important de remarquer
que cette indication est en contradiction avec les propos tenus par l’éditeur
dans son avertissement puisqu’il écrit :  » Notre avis est donc que si les
aventures rapportées dans cet Ouvrage ont un fonds de vérité, elles n’ont pu
arriver que dans d’autres lieux ou dans d’autres temps. »
        La
référence à La Nouvelle Héloïse parcourt le texte : par exemple, la
lettre 110 de Valmont, commence par une citation de Saint Preux :  »
Puissances du Ciel, j’avais une âme pour la douleur : donnez m’en une pour la
félicité. » ,
et dans le corps de la lettre il cite Julie :  » Non
elle n’aura pas les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu » 

   

    2. 

L’avertissement
de l’éditeur fictif 
 
     
Cet
avertissement se présente comme une mise en garde à l’intention du lecteur
« trop crédule »
en dénonçant par avance la préface. Il ne cautionne
pas l’authenticité des lettres et affirme même qu’il s’agit d’une œuvre
fictive : « nous avons de fortes raisons de penser que ce n’est qu’un
Roman » ; il inscrit les lettres dans un contexte historique antérieur à
leur publication : « il est impossible de supposer qu’ils (= les
personnages) aient vécu dans notre siècle » et il situe leur origine hors
de France (voire hors d’Europe) : « elles (=les aventures) n’ont pu
arriver que dans d’autres lieux ». En insistant sur le caractère révolu
des lettres,
en ayant recours à un raisonnement
logique de cause à effet qui se veut implacable : « nous ne voyons point
aujourd’hui de Demoiselle, avec soixante mille livres de rente, se faire
Religieuse, ni une présidente, jeune et jolie, mourir de chagrin »,
il
récuse en creux le but didactique annoncé par le titre et revendiqué par le
rédacteur de la préface.
    Non seulement il désavoue les propos de la préface, mais
encore il porte un jugement négatif sur le rédacteur
: il l’accuse, sous
prétexte d’attirer un large public, d’avoir placé ses personnages dans un
contexte qui ne les concerne pas : il « a osé faire paraître sous notre
costume et avec nos usages des mœurs qui nous sont si étrangères. ». Il
porte aussi un jugement moral défavorable sur certains personnages qui
« ont de si mauvaise mœurs ». C’est selon l’éditeur une
erreur qui décrédite son ouvrage : à trop vouloir faire vrai, il a détruit
toute vraisemblance : s’il a cherché  » la vraisemblance, [il] l’a
détruite lui-même et bien maladroitement, par l’époque où il a placé les
événements qu’il publie ». En d’autres termes, l’éditeur se fait critique
littéraire : cet ouvrage est celui d’un mauvais auteur. N’est-ce pas de la part
de Laclos une manière habile de répondre par anticipation à la critique ?
        


  
3. La
préface du rédacteur fictif

 
       
Une préface justifiée
:
le lecteur doit connaître la genèse de
l’ouvrage et le rôle du rédacteur mais il n’en reste pas là. En effet, avec
habileté il use de la prétérition pour donner son avis sur l’ouvrage. Il
reconnaît que son devoir réside dans la plus grande objectivité et que son
« opinion ne [doit] influer sur celle de personne », mais pour autant il
pense que, donner son avis sur l’ouvrage, c’est rendre service aux lecteurs qui veulent avoir un regard avisé
avant de lire.
    
Il revendique la véracité des
lettres
en précisant leur origine
: elles lui ont été confiées par
« les personnes à qui elles étaient parvenues » et si dans sa préface
le rédacteur reste vague sur la provenance de la correspondance, une note de la
lettre 169, nous donne l’acte d’authentification :  » C’est de cette
correspondance (= les lettres de Mme de Merteuil, confiées par Valmont avant de
mourir), de celle remise pareillement à la mort de Mme de Tourvel, et des
lettres confiées aussi à Mme de Rosemonde par Mme de Volanges, qu’on a formé
le présent Recueil, dont les originaux subsistent entre les mains des
héritiers de Mme de Rosemonde. » Par ailleurs la véracité est attestée
par la différence de style qui garantit la pluralité des épistoliers et par les fautes ( » tout
lecteur raisonnable doit s’attendre à trouver des fautes dans un Recueil de
Lettres de Particuliers »)
     
Il explique ses différents
rôles
:
n’étant pas le découvreur des lettres il est simplement chargé
d’un travail d’organisation ( « mettre en ordre la
correspondance », de sélection des lettres qui seront retenues pour
la publication,  » j’ai tâché de ne conserver en effet que les Lettres qui
m’ont paru nécessaires » et il précise les critères qui ont présidé
à cette sélection
: l’ « intelligence des événements, le développement
des caractères » , enfin, travail d’annotations explicatives ou justificatives
(
« indiquer la source de quelques citations, ou motiver quelques-uns des
retranchements »)
       – Il précise ce qu’il n’a pas pu
faire
:
le rédacteur était, à l’en croire sous haute surveillance
(« je n’étais pas le maître et je me suis soumis ») et
c’est plus un travail de copiste qu’il lui est demandé. En effet, tout travail de
correction lui a été interdit, de même qu’il n’a pas pu supprimer dans
certaines lettres les passages qui rendaient  compte d’une juxtaposition de
détails sans lien les uns avec les autres. Ainsi, Non seulement le rédacteur
prend ses distances par rapport à l’ouvrage puisqu’il n’ a fait qu’obtempérer
aux désirs
des légataires des lettres, mais encore il décline toute responsabilité quant
à sa qualité littéraire.
      – Il porte un jugement sur
l’ouvrage
:
il présente ses défauts, qui concernent le contenu :
les lettres ont un intérêt inégal et les sentiments exprimés ne sont pas
sincères  » « feints ou dissimulés ») ; ses qualités résident
dans la forme à savoir la variété des styles.
      – Il met en évidence le but
didactique
:
l’ouvrage dénonce les stratégies et la corruption
morale qui nuisent aux personnes vertueuses. il fait une double mise en garde : la
première contre la séduction des libertins dont les femmes peuvent être
victimes ; la seconde contre les pièges des confidences faites par une jeune
fille à toute personne autre que sa mère. Aussi ce recueil de lettres est-il
présenté comme un livre mode d’emploi à l’usage des jeunes filles sur le
point de se marier  pour éviter de mettre en péril leur bonheur et leur
vertu.

      – Il anticipe sur les reproches qui pourront être faits : très
subtilement il ne s’adresse pas à la critique mais il décline les différents
lectorats possibles et explique pourquoi ils rejetteront le livre. L
es libertins trouveront que le livre
peut leur nuire ; les philosophes ne s’intéresseront pas au sort  » d’une
femme dévote » ; les dévots seront scandalisés par la faiblesse de Mme de
Tourvel qui succombe aux charmes de Valmont ; les gens de lettres reprocheront
le manque de qualités littéraires ; les autres, « le commun des
lecteurs », trouveront que l’auteur se cache mal derrière ses
personnages. 


        Bien sûr le lecteur n’est pas dupe
et conclut à un plaidoyer pro domo, stratégie récurrente dans les préfaces.
Laclos n’est pas dupe des carences de son ouvrage, il s’en excuse et il en
exagère même certaines (le style par exemple) pour au contraire attirer les
louanges. Il n’hésite pas d’ailleurs à se « féliciter » du service
qu’il rend aux mères et aux futures épouses en publiant un tel ouvrage


       


       



   
   4) Les
notes de l’éditeur fictif

           
Elles sont nombreuses et peuvent être
réparties en trois catégories :

         A) Celles qui précèdent les lettres,
toujours entre parenthèses
: elles ont plusieurs rôles.

          
– Elles ont une valeur informative : sur le destinataire : « Feuillant
du Couvent de la rue Saint-Honoré » =
le père Anselme, confesseur de
Mme de Tourvel appartenait à l’ordre religieux de Cîteaux ; sur la
provenance : Timbrée de Dijon (lettre 36), information qui met en
évidence la stratégie de Valmont pour que Mme de Tourvel lise sa lettre,
croyant qu’il s’agit d’une lettre de son mari ; sur les conditions de la
rédaction : dictée par Valmont (lettre 117) = Cécile écrit  à Danceny ce que Valmont veut qu’elle lui dise ; dictée par elle et
écrite par sa femme de chambre
(lettre 161) = la dernière lettre de Mme
de Tourvel, trop faible pour écrire elle-même ; sur le moment de l’écriture :
à son réveil (lettre 158)
          – Elles justifient l’absence d’une lettre : comme l’annonçait le
rédacteur dans sa préface, certaines lettres n’ont pas été publiées. Ainsi,
la lettre de Cécile à Mme de Merteuil, qui aurait dû se trouver juste après
celle qu’elle a écrite à Sophie (lettre 61), a été supprimée « car
elle ne contenait que les mêmes faits de la Lettre précédente et avec moins
de détails » = pas de répétition inutile et il a choisi de publier celle
qui était plus précise. Une lettre écrite pour  Danceny par Cécile a
été perdue et le rédacteur de renvoyer le lecteur à la lettre 63, pour en
connaître la raison : Mme de Merteuil a refusé de remettre la lettre à
Danceny.
           – Elles expliquent  la publication partielle d’une lettre : lettre
75 : « Dans cette lettre Cécile de Volanges rend compte avec le plus grand
détail de tout ce qui est relatif à elle dans les événements que Le lecteur
a vus à la fin de la première partie, Lettre 59 et suivantes. On a cru devoir
supprimer cette répétition. Elle parle enfin au Vicomte de Valmont et elle
s’exprime ainsi. »

         B) Les notes de bas de page, précédées d’une astérisque (*) : 

        
– Elles indiquent l’origine de certaines
citations : « Le bons
sens du Maraud quelquefois m’épouvante » * ,
citation de Piron dans
Métromanie
(lettre 44)
      
– Ce sont des commentaires
: dans la lettre 93, Danceny reproche à Cécile
d’avoir  refusé « un moyen simple, commode et sûr » de le
voir : la note de bas de page précise que Danceny « ne sait pas quel
était ce moyen ; il répète seulement l’expression de Valmont » ; au sujet
de la référence littéraire faite par Valmont : « Un Sage a dit que pour
dissiper ses craintes il suffisait presque toujours d’en approfondir la
cause. », le rédacteur précise :  » On croit que c’est Rousseau dans Émile,
mais la citation n’est pas exacte, et l’application qu’en fait Valmont est
bien fausse ; et puis, Mme de Tourvel avait-elle lu Émile ? » (lettre
58)

      – Elles fournissent des explications : Mme de Merteuil explique à Valmont
qu’elle a émis des doutes sur la discrétion du confesseur de Cécile, pour que
cette dernière ne se confie pas à n’importe qui ( = Mme de Merteuil veut être
l’unique confidente de Cécile), et le rédacteur précise :  » Le lecteur a
dû deviner depuis longtemps par les mœurs de Mme de Merteuil combien peu elle
respectait la religion. On aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru
qu’en montrant les effets, on ne devait pas négliger d’en faire connaître les
causes. » (lettre 51)
        – Elles justifient l’absence de certaines lettres et dans ce cas, elles
jouent le même rôle que les notes qui précèdent les lettres : lettre 39 : On
continue de supprimer les Lettres de Cécile de Volanges et du chevalier Danceny,
qui sont peu intéressantes et n’annoncent aucun événement. »
       

– Elles fournissent des précisions lexicales
: macédoine  :
« Quelques personnes ignorent peut-être qu’une macédoine est un assemblage
de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels chaque Coupeur a droit de choisir
lorsque c’est à lui de tenir la main. C’est une invention du siècle. »
(lettre
85)
        
– Elles renvoient à une lettre précédente pour une meilleure
compréhension : ainsi à propos de l’invitation à dîner donnée à la
Marquise de *** à la sortie de l’opéra par Mme de Merteuil (lettre 85), le
rédacteur invite le lecteur à se reporter à la lettre 74, pour le cas où il
en aurait oublié les circonstances et les raisons.

      
Toutes ces notes sont au service de la juste compréhension du texte par le
lecteur : l’éditeur fictif joue son rôle parfaitement, à savoir éclairer le
lecteur sur les propos de l’auteur ; nous sommes toujours et encore dans la
stratégie de faire vrai.

  
            

       C)  La note finale 
     C’est en quelque sorte une suite, ou du moins un rappel
de l’authenticité des lettres et des personnes et du rôle très restrictif qui
incombe à l’éditeur. Pour entretenir le lecteur dans l’illusion du vrai,
l’éditeur rappelle qu’il est tenu à un devoir de réserve et de discrétion,
bien qu’il connaisse le destin de Mme de Merteuil ( il parle des « sinistres
événements qui ont comblé les malheurs ou achevé [sa]
punition »), ce qui explique qu’il met un terme à l’ouvrage et qu’il laisse
en quelque sorte le lecteur sur sa fin en lui signifiant qu’il ne connaîtra pas
la suite des aventures de Cécile, ni celles de Mme de Merteuil. Toutefois, il
laisse un vague espoir, « Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de
compléter cet Ouvrage » mais non sans avoir consulté le désir du public.
En d’autres termes, il feint de faire croire que la publication de la suite
dépend du succès de la présente édition, façon habile de faire la promotion
du livre. 

            Conclusion
:

 
       Le
péritexte a pour but de manipuler le lecteur : la préface, en niant la
fiction romanesque, veut lui faire croire que les lettres émanent de personnes
ayant réellement vécu et nie de ce fait la notion de personnage. Ainsi ce que
l’on appelle  » le roman par lettres » se distingue des autres romans.
Il entretient l’illusion du réel, c’est pourquoi le narrateur insiste tant sur
le rôle mineur de son entreprise : il n’a en aucun cas voulu porter atteinte à
la vérité. Dés lors il conclut avec le lecteur un pacte complexe : il
n’est pas le destinataire de l’œuvre, au contraire, il se fait voyeur indiscret

en lisant des lettres qui appartiennent à la sphère privée des personnages,
des lettres qui ne lui sont donc pas adressées et qui, a priori, ne le
concernent pas. 


     Pour autant,
la préface désigne les lecteurs potentiels, ceux qui n’aimeront pas, ceux qui
au contraire trouveront un intérêt personnel ( les mères, les jeunes filles).
La publication des lettres doit donc susciter des réactions chez tous les types
de lecteurs et donc elle s’adresse à tous. De plus les notes, sont autant
d’éléments qui sont au service de la compréhension du lecteur. La supercherie
de vouloir nier le lecteur est trop visible pour qu’elle ne soit pas
intentionnelle et la première intention de l’auteur est sans aucun doute celle
de susciter la curiosité du lecteur.


      L’avertissement
au lecteur brouille les pistes, déstabilise le lecteur : qui croire ?
l’éditeur
qui affirme que ces lettres sont fictives ? Le rédacteur qui au contraire
affirme qu’elles sont réelles ? Par ailleurs, l’éditeur par ses mises en
garde, interpelle sur les dangers de la lecture : le lecteur doit être vigilant
et faire une lecture avisée pour se faire sa propre opinion, puisque deux avis
contraires lui sont proposés et qu’il n’a aucun raison, avant d’avoir lu,
d’accorder plus de crédit à l’un qu’à l’autre. En creux, c’est aussi semer le
doute sur la sincérité des épistoliers quand deux versions du même
événement sont proposées : faut-il croire la version donné par Valmont à
Mme de Tourvel sur la rencontre avec Émilie ou celle donnée dans la lettre
suivante à Mme de Merteuil ?


      Remarquons
toutefois que cette mise en scène, n’est  pas nouvelle, elle fait partie
des principes du roman épistolaire : on retrouve ces différents procédés
dans la préface de La nouvelle
Héloïse
de Rousseau : il se fait passer pour l’éditeur,
revendique l’authenticité des lettres, exclut tout lecteur potentiel : « 
Ce livre n’est point fait pour circuler dans le monde, et
convient à très peu de lecteurs. Le style rebutera les gens de goût ; la
matière alarmera les gens sévères ; tous les sentiments seront hors de la
nature pour ceux qui ne croient pas à la vertu. Il doit déplaire aux dévots,
aux libertins, aux philosophes ; il doit choquer les femmes galantes, et
scandaliser les honnêtes femmes. A qui plaira-t-il donc ? »
Source : Cours d’Elisabeth Kennel.

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